Manuel Rocheman


Interview : Jazzman (Pascal Anquetil et Arnaud Merlin)

Interview réalisée pour le magazine Jazzman en novembre 1998, à l'occasion de la sortie de l'album Come Shine.

Pascal Anquetil et Arnaud Merlin : Vous avez aujourd'hui trente-quatre ans. Est-ce pour vous enfin le bel âge, le début d'une certaine maturité?

Manuel Rocheman : Cela prend beaucoup de temps pour trouver sa musique. Le jazz est finalement une aventure de longue patience. Il faut accepter de mûrir lentement, comme les bons vins. Il faut apprendre à se dépendre, à se défaire sans douleur de ses influences. Mes trois maîtres majeurs ont été Oscar Peterson, Phineas Newborn et, bien sûr, Martial Solal. Mais il y a eu aussi Clare Fischer, Tete Montoliu, Bill Evans et Keith Jarrett. J'ai longtemps été considéré comme le disciple de Martial Solal. Je ne renie rien de son influence ni de son importance dans ma formation. Martial m'a ouvert les portes de l'harmonie. Il m'a appris l'exigence, la volonté du renouvellement permanent, l'art de la surprise et beaucoup d'autres choses. Je lui en suis toujours très reconnaissant.

PA et AM : Come shine, est votre quatrième disque en trio. Pourquoi avoir choisi Al Foster et George Mraz comme complices?

MR : J'avais depuis longtemps l'envie d'enregistrer avec George Mraz. Je suis en relation avec lui depuis de nombreuses années grâce à Tommy Flanagan que je connais depuis l'âge de quinze ans. Avec George, au fil des ans, on s'est lié d'affection, on se téléphone régulièrement, on se voit dès que possible. George avait bien aimé Tropic City, mon précédent CD. Il a été donc pour moi tout à fait naturel et évident de l'inviter à participer à mon nouvel album. Quant à Al Foster, je l'ai choisi parce que j'aime énormément la finesse de son drumming, son sens du tempo et, par dessus tout, son jeu de cymbales. Voilà un batteur qui a des oreilles incroyables et dont le jeu me stimule à chaque instant.

PA et AM : Vous ouvrez votre album par une composition très personnelle qui s'intitule "Zig Zag". Pourquoi ce choix?

MR : Dès le début du disque, j'ai souhaite mettre ma signature, marquer ma griffe. Cette composition est construite sur des mesures impaires. Cela démarre à quatre temps puis se barre en sept, neuf et cinq temps. Je n'ai pas écrit ce morceau avec l'envie de tout compliquer. Mais tout simplement par ce qu'il s'est imposé ? moi comme cela. Je suis d'abord parti de l'émotion que je ressentais. A mes débuts, j'avais tendance à privilégier la complexité. Je préfère aujourd'hui aller vers plus de simplicité, plus de fluidité, quitte à paraître moins original. Même chose avec ce qu'on appelle la virtuosité. Ainsi, de plus en plus, j'essaie d'éviter les effets de virtuosité que ne sont pas musicalement justifiés.

PA et AM : Vous phrasez en accord à la main gauche de façon très originale. L'avez-vous spécialement travaillé?

MR : C'est vrai. J'ai une manière à moi d'harmoniser et de placer ma main gauche. Ce n'est pas le contrepoint comme peut le faire Brad Mehldau, un pianiste que j'admire beaucoup. Je suis sans doute plus classique. Je n'arrive décidément à me défaire de cette étiquette. Je reste dans l'accord. C'est un fait. Mais j'ai des renversements d'accord qui me sont propres. Je ne vais pas ici en révéler les secrets. A chacun de les relever sur le disque. Il y a les notes, mais surtout la place rythmique de la main gauche. J'essaie toujours que les deux mains forment un tout et se complètent. Je place toujours les accords afin de mieux ponctuer les phrases et de laisser la plus belle place à la mélodie.

Propos recueillis par Pascal Anquetil et Arnaud Merlin.