Interview réalisée par Claude Carrière pour le Festival de Jazz d'Amiens en avril 2001.
Claude Carrière - Piano et liberté
A propos du voisinage entre le travail d'un pianiste classique et d'un jazzman : pensez-vous que le jazzman soit le plus libre des deux ?
Manuel Rocheman : Oui, bien sûr. Beaucoup plus libre. La liberté tient au fait que le jazzman n'a pas un texte strict à respecter. Dans le jazz, le sujet est libre. Un standard de jazz, c'est un peu comme un sujet de dissertation. On est libre d'imaginer la structure de l'ensemble : introduction, premier paragraphe, deuxième paragraphe, troisième, conclusion. Il faut essayer de construire quelque chose par rapport aux notes, au rythme et à l'harmonie. C'est passionnant. Et c'est cela qui me plaît. Un pianiste classique dispose d'une liberté infiniment plus limitée. Et ce même si des génies comme Gould ou Michelangeli ont marqué chacune de leurs interprétations de trouvailles géniales.
CC : Jacky Terrasson, l'un des jazzmen français les plus écoutés avec vous, avouait il y a quelques semaines que le monde du piano classique était beaucoup trop bourgeois pour lui. Etes-vous d'accord avec ce jugement ?
MR : Bourgeois ? Je ne sais pas. Je pense que les relations entre les musiciens classiques sont beaucoup plus figées. Dans le jazz, nous sommes plus décontractés.
CC - Le trio
Pourquoi un tel attachement au trio ?
MR : C'est la formule qui me séduit le plus. C'est là que je me sens le mieux. Le trio ouvre sur la multiplicité des échanges. C'est une ouverture sur le monde. Je pense, d'une manière générale, que le trio reste le format d'expression idéal pour le piano. Et puis je suis peut-être aussi un petit peu têtu. Quand je suis sur un truc, j'aime aller le plus possible au fond des choses. Or, sur la formule piano-basse-batterie, on pourrait passer deux vies... Ce n'est pas par manque d'envies que je ne fais pas d'autres formations, mais davantage par manque de temps. Je ne veux pas mener de front trois ou quatre trucs différents parce que j'aurais l'impression de les faire à moitié.
CC : En trio, le choix des partenaires est évidemment crucial...
MR : J'attends d'eux qu'ils m'accompagnent, qu'ils m'amènent et parfois même qu'ils me précèdent là où je veux aller. Etre sur la même longueur d'ondes, bien sûr, mais sans que cela soit forcément à moi de prendre l'initiative. C'est un dialogue à égalité dans lequel chacun joue "cartes sur table".
CC - De l'écriture
Aimez-vous le travail d'écriture ?
MR : Je dois vous avouer que je suis assez frustré par l'écriture, une discipline que je n'entretiens pas assez régulièrement. Il me faut une commande précise pour m'atteler au travail. Si j'arrive à pondre vingt à trente secondes de musique par jour, je suis tout heureux. Pour l'écriture de ce concerto pour piano, j'essaie de ne pas me poser trop de questions. J'évite aussi de trop écouter Bartök, Ravel ou Dutilleux, sinon je reçois une claque monstrueuse. J'écris au piano, pas à la table, à la main avec une gamme, ne maîtrisant pas encore l'informatique musicale. Ce qui m'excite beaucoup dans la composition, c'est d'être à l'orée d'un monde sonore immense. Comme je n'écris pas facilement, plutôt laborieusement, il me faut presser le citron. Mais une fois que cela est sorti, quel plaisir fou !
CC - Les standards
Il y a beaucoup plus de standards au menu de Come Shine que dans vos précédents albums. Est-ce de votre part une volonté délibérée ?
MR : Je suis plus à l'aise avec les standards qu'auparavant. J'aime cette forme, cette formule, même si cela reste une épreuve très difficile. Le jazz est pour moi avant tout une musique de la liberté. J'ai besoin de cadre, de règles et de contraintes pour exercer et affirmer au mieux cette liberté. Un standard n'est intéressant que dans la mesure où l'on peut le renouveler, le bousculer, raviver ses couleurs. Ainsi j'ai choisi de jouer Come Rain or Come Shine. Voilà un thème très bien écrit mais pas facile à jouer parce qu'il bouge un peu dans tous les sens, toujours de manière ascensionnelle. Il module beaucoup, part en fa pour arriver en fa mineur et en si bémol mineur. J'avoue prendre beaucoup de plaisir à jouer les standards de façon différente, inattendue.