Manuel Rocheman


Chroniques d'albums : Jazz Magazine - Alone at last

Enfin seul ? Pas tout à fait : sur la pochette en tout cas, Rocheman partage un sofa blanc avec un gros chien noir prêt à jouer à la balle. Pour l'heure, le pianiste a mieux à faire : enregistrer par exemple, après une série de disques en trio, ce premier solo. Projet solitaire mûri à force d'écoute (de Peterson, Solal, Tatum, Evans, Jarrett, Newborn, Petrucciani, mentionne-t-il dans les "liner notes") et de distanciation (« J'avais besoin de temps pour pouvoir dialoguer avec moi-même à bâtons rompus, certain d'avoir pris tout le recul nécessaire vis-à-vis de mes illustres prédécesseurs »).

De recul, il est aujourd'hui question même si l'empreinte de Solal (avec qui Rocheman "décoinça" naguère son improvisation) se laisse deviner dans ces multiples jaillissements mélodiques dont il pigmente le Jitterbug Waltz de Waller ou plus loin, lorsque le thème d'On Green Dolphin Street semble se prendre les pieds dans un tapis d'harmonie et manque de trébucher.

On reste en tout cas admiratif pour cet art de soutenir un discours limpide et harmonieux, que le cheminement soit complexe et nécessite une bonne dose de virtuosité (Chromatic Boogie) ou qu'il mène à quelque lenteur mélancolique (Beatriz). Exemplaire : sa version du standard My Romance, thème chouchouté durant des années par Bill Evans, et qui trouve là une seconde jeunesse. Saisissante : son interprétation pleine de panache de Donna Lee.

Au final, un constat : sous ces doigts de velours, c'est bien la griffe d'un improvisateur distingué (et donc incontournable) qui jaillit.

Jérôme Plasseraud