Ce disque de Manuel Rocheman est un disque d'affirmation. La formule en est claire. Elle n'est pas sans risque. Piano, basse, drums : c'est un des triangles magiques, une des clefs du jazz. Elle combine l'art de la conversation, le goût de la poursuite, et un sens très subtil de l'initiative. Le pianiste y occupe la place centrale qui n'est rien sans les deux autres.
La cohésion du trio de Manuel Rocheman est ce qui frappe. C'est donc que la musique est forte, mais on ne le sait qu'après. Jumeaux, François et Louis Moutin semblent simplifier les choses, ce n'est pas si sûr.
Le repère expérimental, dans ces cas, c'est le déjà connu plongé dans l'inconnu (la solution même du jazz), l'interprétation de /Round Midnight/, par exemple (épreuve Monk), celle particulièrement légère, reconnaissable et inattendue de /You and the night and the music/ (de Schwartz et Dietz, épreuve /standard /), ou encore la /Bluesette /de Toots Thielemans, enlevée avec une sorte de grâce nerveuse, comme pour ne pas se laisser prendre et chercher à exténuer l'air, ainsi que le désir en monte parfois en dansant.
La clef de voûte de la construction, c'est bien /Caravan /, surjoué et montré à la fois comme une épure (le pianiste y est en solo), en un manifeste des intentions des manières. L'attaque, le traitement, le côté coupant, détaché de l'interprétation, la mise à l'écart du sentimentalisme, tout est nettement exposé, à bon entendeur salut.
L'ensemble est une construction de compositions originales sur fond de répertoire ou de repères. Il s'écoute comme on lit un recueil de nouvelles, avec la curiosité du fil secret qui court sous les thèmes et le plaisir de leur indépendance. Le désir de rejouer, de jouer et de déjouer qui est la marque des musiciens récemment apparus sur la scène du Jazz, pourrait bien être ce fil. Certains sont limités par ce qu'ils ne sauraient apprendre. D'autres sont encombrés de ce qu'ils savent. Manuel Rocheman est du troisième genre, ceux qui ont la force de faire le pas de côté de leur technique et de leur mémoire (les dépasser n'est plus ce qui distingue), pour se placer bien en face du jazz que l'on peut, sans jeu de mots, nommer le jazz improvisé.
Par Francis Marmande (Le Monde).